Note d’analyse – Sociolinguistique et politiques éducatives
Analyse inspirée de l’entretien avec Stéphane de Freitas, fondateur d’Eloquentia, publié dans la revue Projet (2019)
Source : https://shs.cairn.info/revue-projet-2019-6-page-35?lang=fr
Contexte et enjeux
La capacité à s’exprimer clairement, à formuler une pensée structurée et à être entendu constitue aujourd’hui un enjeu central pour la cohésion sociale et la vitalité démocratique.
Dans une société marquée par la fragmentation sociale, les inégalités culturelles et la montée des tensions identitaires, l’accès à la parole n’est pas égal. Le langage, loin d’être un simple outil de communication, agit comme un marqueur social puissant, capable d’inclure ou d’exclure.
L’expérience relatée par Stéphane de Freitas met en lumière une réalité largement partagée par de nombreux jeunes issus de territoires populaires : l’absence de maîtrise des codes langagiers dominants peut conduire à une invisibilisation sociale, à une disqualification symbolique, voire à une autocensure durable.
Cette difficulté à s’exprimer ne relève pas d’un déficit intellectuel, mais d’un décalage sociolinguistique entre les milieux d’origine et les espaces institutionnels (école, université, monde professionnel).
Une crise plus large du débat public
Au-delà des trajectoires individuelles, cette question renvoie à une problématique collective : celle de la qualité du débat démocratique.
Si les réseaux sociaux et les médias numériques ont démultiplié les espaces d’expression, ils n’ont pas nécessairement renforcé l’écoute mutuelle. La parole publique est souvent réduite à des formats courts, conflictuels, émotionnels, favorisant la confrontation plutôt que la compréhension.
Cette évolution contribue à une culture du clash, où le désaccord s’exprime sans cadre, sans médiation et sans construction collective. Le risque est alors celui d’un affaiblissement du lien social et d’une incapacité croissante à faire société autour de valeurs partagées.
La prise de parole éducative : un outil de prévention et d’émancipation
Face à ce constat, l’approche développée par Stéphane de Freitas propose une réponse structurante : la prise de parole éducative.
Contrairement à une vision élitiste de l’éloquence, cette démarche ne vise ni la performance rhétorique ni la domination argumentative. Elle repose sur plusieurs principes clés :
- permettre à chacun d’identifier ce qu’il pense et ce qu’il ressent ;
- apprendre à structurer et formuler une conviction personnelle ;
- développer l’écoute active et le respect du point de vue de l’autre ;
- créer des espaces de débat sécurisés, bienveillants et horizontaux.
La maîtrise du langage devient alors un levier d’émancipation individuelle, mais aussi un outil de régulation collective, favorisant la compréhension mutuelle et la prévention des tensions sociales.
Des dispositifs concrets et éprouvés
L’initiative Eloquentia illustre la capacité de cette approche à produire des résultats concrets et mesurables.
Depuis 2012, des formations à la prise de parole éducative ont été déployées dans les universités, les collèges et les quartiers, en lien avec les acteurs associatifs et institutionnels. Ces dispositifs reposent sur une pédagogie active intégrant :
- la structuration du discours,
- l’expression artistique (slam, écriture),
- la posture scénique et la gestion de la voix,
- la respiration et la confiance en soi,
- l’insertion professionnelle.
Le déploiement progressif de ces formations, touchant plusieurs milliers de jeunes, démontre leur pertinence pour renforcer l’égalité des chances, faciliter l’accès à l’enseignement supérieur et améliorer l’employabilité.
L’intégration de ces enjeux dans les politiques éducatives nationales, notamment à travers l’introduction du « grand oral » au baccalauréat, confirme l’importance stratégique de la parole dans les parcours scolaires.
Enjeux et opportunités pour les collectivités
Pour les collectivités territoriales, investir dans la prise de parole éducative représente une opportunité stratégique à plusieurs niveaux :
- Prévention des tensions sociales en favorisant l’expression encadrée des ressentis ;
- Renforcement du lien social par la création d’espaces de dialogue inclusifs ;
- Valorisation de la jeunesse et reconnaissance de sa capacité à contribuer au débat public ;
- Attractivité territoriale, en soutenant des politiques éducatives innovantes et émancipatrices.
Ces dispositifs peuvent s’inscrire pleinement dans les politiques de prévention, d’éducation, de jeunesse et de citoyenneté, en complément des approches sécuritaires ou strictement institutionnelles.
Conclusion
La question de la maîtrise de la parole dépasse largement le cadre pédagogique. Elle constitue un enjeu démocratique, social et territorial majeur.
Former les jeunes à s’exprimer, à écouter et à débattre, c’est investir dans une société plus apaisée, plus inclusive et plus capable de construire un avenir commun.
La prise de parole éducative apparaît ainsi comme un outil structurant des politiques publiques, permettant de concilier émancipation individuelle, cohésion sociale et vitalité démocratique.